La Côte d’Ivoire, première économie de l’UEMOA, assume pleinement son virage gazier. Lors des réunions de printemps de la Banque mondiale et du FMI à Washington, le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa Coulibaly, a martelé un message clair : le gaz naturel produit localement doit d’abord servir à satisfaire la demande nationale et régionale en électricité, avant d’envisager une quelconque exportation sous forme liquéfiée. Une déclaration qui illustre la volonté politique d’Abidjan de faire de cette ressource un véritable levier de transformation économique, et non plus une simple source de devises. Ce choix s’inscrit dans une réalité de terrain : la croissance de la consommation d’électricité (environ 10 à 15 % par an) impose une réponse urgente pour alimenter les ménages, les usines et les infrastructures.
Entre 2015 et 2024, la production brute du réseau interconnecté ivoirien a bondi de 8 608 GWh à 13 919 GWh. La part du thermique (principalement à gaz) atteint désormais 75 % de la production totale, contre environ 24 % pour l’hydraulique et une contribution encore marginale du solaire. Ce déséquilibre illustre la dépendance croissante à l’égard des centrales à gaz, un choix assumé pour soutenir la croissance industrielle du pays. Pourtant, ce développement rapide a aussi permis à la Côte d’Ivoire de s’affirmer comme exportateur net d’électricité vers le Mali, le Burkina Faso et le Ghana. En 2024, les exportations représentaient près de 5 % de la production nationale, et le pays joue un rôle pivot dans l’interconnexion régionale CLSG (Côte d’Ivoire–Libéria–Sierra Leone–Guinée).
La stratégie ivoirienne ne se limite pas au gaz. Le gouvernement affiche un objectif ambitieux : 45 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique d’ici 2030, contre environ 30 % aujourd’hui. Cette feuille de route, détaillée dans le Pacte national énergie soutenu par la Banque mondiale, prévoit aussi d’atteindre un taux de desserte de 100 % à la même échéance (contre 64 % en 2023). Plusieurs centrales solaires sont en développement, mais leur contribution reste encore très faible face à la puissance installée thermique (69 % du parc à fin 2023). Dans cette transition énergétique où le gaz est présenté comme une énergie de transition, les investissements étrangers, notamment d’Eni et de TotalEnergies, jouent un rôle clé.
La découverte du gisement Calao par le groupe italien Eni (avec des réserves estimées à environ 5 000 milliards de pieds cubes) pourrait tripler la production énergétique nationale dans les années à venir. Ce potentiel est considéré comme un tournant majeur : il offre non seulement la perspective d’une indépendance gazière, mais aussi celle de consolider la position du pays comme hub énergétique régional. D’autres découvertes, comme celle du champ Baleine (le plus important jamais réalisé en Côte d’Ivoire), confirment l’immense potentiel du sous-sol ivoirien.
Si les ressources sont là, leur valorisation nécessite des infrastructures lourdes. Le ministre Sangafowa Coulibaly a listé les besoins immédiats : « des pipelines, des installations de traitement, et des infrastructures pour acheminer le gaz vers les centrales ». Pour y parvenir, Abidjan entend mobiliser des investissements structurants, tout en accélérant les réformes pour attirer le secteur privé. La réussite de ce pari gazier dépendra donc de la capacité du pays à transformer ses richesses fossiles en une énergie stable, compétitive et durable.
En choisissant de privilégier le marché domestique et régional, la Côte d’Ivoire trace une voie originale. Elle rompt avec la logique extractive traditionnelle et fait du gaz un outil d’industrialisation. Ce modèle, soutenu par une croissance économique robuste (objectif de 7,2 % d’ici 2030), pourrait inspirer d’autres pays africains confrontés au même paradoxe : être riches en ressources et pourtant dépendants des importations d’énergie. Reste à savoir si ce mix électrique — très carboné à court terme — pourra évoluer assez vite vers un équilibre renouvelable pour répondre aux engagements climatiques du pays.
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