Réunis en Colombie pour la première conférence mondiale sur la sortie des énergies fossiles, les pays africains riches en pétrole ont opposé une fin de non-recevoir aux appels à un abandon rapide du charbon, du pétrole et du gaz. Entre impératifs de développement et pressions climatiques, ces nations ont plaidé pour une « réduction progressive » (« phase down ») de leur production, tout en réclamant des financements et une transition juste.
Alors que les regards du monde sont tournés vers cette ville côtière de la mer des Caraïbes, les tensions sont vives entre les objectifs climatiques globaux et les réalités économiques locales. Des ministres et représentants de près de soixante nations sont réunis pour la première conférence mondiale consacrée à la sortie des énergies fossiles. Dans ce contexte, les pays producteurs africains ont fait entendre une voix discordante, refusant de sacrifier leur croissance sur l’autel d’une transition qu’ils jugent précipitée et inéquitable.
Leur principal argument : ces nations, qui comptent parmi les moins émettrices de gaz à effet de serre, n’ont pas les mêmes responsabilités historiques que les pays industrialisés. « Ce que nous voulons affirmer, c’est notre droit au développement, exercé en toute responsabilité », a déclaré Serigne Momar Sarr, conseiller technique au ministère sénégalais de l’Environnement.
Sur place, la stratégie des délégués africains a été claire : ne pas rejeter en bloc la transition, mais en redéfinir les contours. Plutôt qu’une « sortie de phase » (« phase-out ») brutale, ils prônent une « réduction progressive » (« phase down ») qui tienne compte de leurs besoins de développement.
« Pas d’abandon, une réduction. C’est le message », a martelé Onuoha Magnus Chidi, conseiller du ministre du Développement régional du Nigeria. Pour le pays le plus peuplé d’Afrique, qui possède l’un des plus importants gisements de gaz et de pétrole du continent, l’enjeu est avant tout social. « Les gens vont perdre leur emploi… Comment allez-vous les réengager dans d’autres secteurs ? », a-t-il interrogé, appelant de ses vœux une réforme de la dette et une aide financière pour accompagner ce changement.
Le Sénégal a abondé dans le même sens. Découvrant tardivement ses ressources offshore, le pays entend bien les exploiter. « Nous faisons cette transition en même temps que nos activités extractives », a justifié Serigne Momar Sarr, précisant que son pays utiliserait le gaz pour sa production électrique, son industrie et ses exportations, avant de basculer vers des énergies plus propres.
La conférence de Santa Marta intervient dans un contexte international explosif, qui donne du crédit aux arguments des pays producteurs. Les prix du pétrole ont grimpé mercredi à leur plus haut niveau depuis début 2022, alimentés par les craintes sur la sécurité énergétique mondiale alors que la guerre en Iran s’éternise. Cette flambée profite mécaniquement aux recettes des États africains exportateurs, renforçant leur dépendance à cette manne financière.
« Ce choc n’est pas conjoncturel. Il redessine les équilibres géopolitiques et commerciaux de l’énergie pour la décennie à venir », analyse-t-on du côté de l’APPO (Organisation des producteurs de pétrole africains). L’organisation souligne que les exportations atlantiques de l’Afrique (Nigeria, Algérie, Angola, Gabon, Congo) échappent au chaos du détroit d’Ormuz, positionnant le continent comme « une variable d’ajustement essentielle ».
Cette conférence marque également une défiance croissante envers le cadre onusien. Elle a été convoquée après la frustration suscitée par les négociations climatiques de l’ONU, où les efforts pour s’attaquer à l’utilisation des combustibles fossiles – principale cause du réchauffement climatique – sont dans l’impasse. Preuve de ce fossé : les plus grands producteurs mondiaux (États-Unis, Chine, Arabie saoudite, Russie) et les riches monarchies du Golfe ont brillé par leur absence.
Au-delà des déclarations de principe, le véritable nœud du problème reste le financement. Comment financer le saut technologique sans hypothéquer la croissance ?
Pour l’African Energy Chamber (AEC), la conférence de Santa Marta est perçue comme une menace directe pour la sécurité énergétique et le développement du continent. L’organisation y voit « un nouvel exemple d’impérialisme politique occidental » qui ignore les réalités budgétaires et les priorités de développement souveraines de l’Afrique.
« Priver l’Afrique de ses ressources énergétiques, c’est la priver de sa capacité à financer ses transitions », résume NJ Ayuk, président exécutif de l’AEC, pour qui la priorité immédiate est de « forer » et de construire des raffineries locales pour ne plus exporter de pétrole brut et importer du carburant raffiné, selon sa formule « refine, baby refine ».
Alors que des organisations environnementales dénoncent une fuite en avant climaticide, les pays africains exigent des contreparties financières massives. La route vers la neutralité carbone semble encore longue, tant que l’équation « développement contre climat » ne sera pas résolue. La conférence de Santa Marta ne devrait pas déboucher sur des engagements contraignants, mais les organisateurs espèrent qu’elle permettra d’établir des propositions concrètes pour les États volontaires.
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