Le Nigeria, première économie d’Afrique et premier producteur de pétrole brut du continent, tente une fois encore de résoudre un paradoxe qui l’étrangle depuis plus de trois décennies : exporter du brut en abondance tout en important massivement ses carburants raffinés. Face à l’échec cuisant des réhabilitations successives de ses trois raffineries publiques, qui auraient englouti plus de 25 milliards de dollars américains en une décennie, le gouvernement nigérian se tourne désormais ouvertement vers des partenaires chinois pour redonner vie à ces infrastructures en berne.
Les raffineries de Port Harcourt, Warri et Kaduna, d’une capacité combinée de 445 000 barils par jour, sont pratiquement à l’arrêt depuis des années. Sur les vingt-cinq dernières années, le Nigeria aurait dépensé quelque 25 milliards de dollars pour tenter de les remettre en état, sans jamais y parvenir durablement. Plus récemment, entre 2021 et 2025, la Nigerian National Petroleum Company (NNPC) a injecté plus de 2,5 milliards de dollars supplémentaires dans des opérations de maintenance lourde, qualifiées en février 2026 de « gaspillage » par le directeur général de la compagnie pétrolière nationale, M. Bashir Bayo Ojulari. Selon lui, « le brut que nous traitions à Port Harcourt produisait des produits de qualité moyenne. Quand on additionne leur valeur par rapport à ce qu’on investissait, c’était une perte sèche ».
Le scandale financier autour de ces réhabilitations a d’ailleurs poussé la Commission nigériane de lutte contre la corruption (EFCC) à ouvrir une enquête approfondie, tandis que la Chambre des représentants a elle-même diligenté des investigations sur près de 18 milliards de dollars de dépenses opaques.
Le virage stratégique vers la Chine
Désireuse de tourner définitivement la page des réhabilitations sans lendemain, la NNPC a signé le 30 avril 2026 à Jiaxing, en Chine, un protocole d’accord (MoU) avec deux entreprises chinoises : Sanjiang Chemical Company Limited et Xingcheng (Fuzhou) Industrial Park Operation and Management Co. Ltd. Ce partenariat, qui prend la forme d’un accord technique de participation au capital (Technical Equity Partnership), vise à achever les travaux restants sur les raffineries de Port Harcourt et de Warri, puis à les exploiter et les maintenir selon les meilleurs standards internationaux.
Contrairement aux montages précédents, le nouveau modèle prévoit que les partenaires chinois financent et exploitent les installations, tandis que la NNPC conserverait une participation minoritaire sans responsabilité opérationnelle directe. « Nous voulons avoir une participation dans le jeu du raffinage national, mais nous n’avons pas besoin d’en être les seuls propriétaires ou exploitants », résume une source interne de la NNPC. Ce changement de paradigme – passer du contrat de réhabilitation à l’alliance capitalistique – témoigne d’une volonté claire d’attirer une véritable expertise industrielle internationale après des décennies de gestion publique défaillante.
La prépondérance de la raffinerie Dangote
Si l’État nigérian cherche à sauver ses actifs publics, le paysage du raffinage local est déjà en pleine mutation grâce au groupe privé Dangote. Sa méga‑raffinerie de Lekki, d’une capacité nominale de 650 000 barils par jour, a atteint en août 2025 une production de 610 000 barils par jour, soit 94 % de sa capacité maximale. Cette montée en puissance a permis de réduire drastiquement les importations nigérianes d’essence, tombées à leur plus bas niveau en huit ans, avec seulement 110 000 barils par jour en janvier 2025 contre 1,3 million de barils par jour en août 2024.
Le gouvernement estime que la seule exploitation de la raffinerie Dangote permettra au Nigeria d’économiser environ 10 milliards de dollars par an en importations de carburant. Pourtant, malgré cette bouffée d’oxygène, les importations représentaient encore près de 62 % de la consommation nationale d’essence en 2025, preuve que l’appareil public de raffinage reste indispensable.
Une taxation des importations pour protéger le marché local
Pour conforter ce nouvel écosystème, le président Bola Tinubu a approuvé en octobre 2025 l’instauration d’une taxe à l’importation de 15 % sur l’essence et le diesel. Ce droit de douane, qui s’applique à la valeur CAF des produits importés, vise à « protéger les consommateurs et les producteurs nationaux contre les pratiques tarifaires abusives » et à créer un environnement favorable aux investissements dans le raffinage local. La mesure a été saluée par l’Association des propriétaires de raffineries de brut du Nigeria (CORAN) comme un « acte de renouveau national » susceptible de soulager les pressions sur les changes et de générer des emplois. Toutefois, certains experts mettent en garde contre un risque d’inflation additionnelle et de tensions sociales dans un pays où le coût de la vie ne cesse d’augmenter.
Un avenir énergétique encore incertain
Malgré ces développements prometteurs, d’importants défis demeurent. La réhabilitation des raffineries publiques via le partenariat chinois prendra plusieurs mois, voire années, avant de produire des résultats tangibles. Par ailleurs, la raffinerie Dangote elle-même a récemment connu des difficultés d’approvisionnement en brut, ayant enregistré un manque de près de 80 millions de barils entre octobre 2025 et mars 2026. De nombreuses raffineries modulaires, censées contribuer à l’autosuffisance nationale, restent également en suspens faute de garanties suffisantes sur l’approvisionnement en pétrole brut.
Le Nigeria demeure confronté à un dilemme structurel : comment concilier un secteur pétrolier en aval enfin revitalisé avec une production de brut qui, malgré l’ambitieux « Project One Million Barrels » lancé fin 2024, reste erratique et souvent inférieure aux objectifs affichés. La nouvelle alliance avec la Chine apporte une lueur d’espoir, mais l’histoire récente du pays rappelle à quel point la route vers l’autosuffisance énergétique est semée d’embûches.
Dans ce contexte, l’administration Tinubu mise sur une stratégie de rupture : abandonner les illusions des réhabilitations interminables pour faire entrer des partenaires industriels internationaux, tout en s’appuyant sur le dynamisme du secteur privé local. Une gageure dont l’issue déterminera en grande partie la souveraineté énergétique du géant ouest‑africain pour les décennies à venir.
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