Propulsé dans le cercle restreint des producteurs africains de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) grâce aux majors Woodside et BP, le Sénégal peine pourtant à convertir cette entrée historique en véritable moteur de développement. Entre contraintes structurelles, impératifs de souveraineté nationale et nécessité d’attirer les investissements, Dakar tâtonne encore pour définir le modèle économique qui lui permettra de tirer pleinement profit de sa manne hydrocarbures.
Après des années d’attente et de reports successifs, l’extraction offshore a enfin démarré « sur les chapeaux de roues ». En 2024, l’Australien Woodside a lancé la production sur le champ pétrolier de Sangomar, suivi en 2025 par le Britannique BP sur le gisement gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), situé à la frontière maritime avec la Mauritanie. L’unité flottante de production, de stockage et de déchargement (FPSO) de GTA illustre symboliquement cette nouvelle ère : le Sénégal est passé du statut d’espoir à celui de producteur concret.
Pourtant, l’euphorie initiale laisse place à une réalité plus nuancée. Le pays peine à capter une part optimale des revenus générés. Les contrats historiques, signés sous l’ancien régime, sont jugés insuffisamment favorables au Sénégal par le nouveau pouvoir. Le tandem présidentiel Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko a érigé la renégociation de ces accords en priorité absolue de campagne. L’objectif affiché : augmenter le contenu local, sécuriser une plus grande part des ressources pour le marché intérieur et rééquilibrer les termes fiscaux.
Mais les discussions avancent lentement. Le Premier ministre Ousmane Sonko l’a lui-même reconnu récemment lors d’une conférence de presse : la priorité reste d’« aboutir à un compromis » avec les partenaires, notamment BP et Kosmos Energy sur GTA, sans compromettre la viabilité des projets. La renégociation patine face à la complexité juridique des partenariats public-privé et à la nécessité de préserver la confiance des investisseurs internationaux.
Parallèlement, l’État mise sur le renforcement de sa capacité nationale. La Société des pétroles du Sénégal (Petrosen) ambitionne de passer du statut de partenaire minoritaire à celui d’opérateur intégré. Sous l’impulsion du gouvernement, elle a annoncé un budget d’exploration onshore de 100 millions de dollars et entend lancer des campagnes ambitieuses à terre, où le potentiel serait comparable à celui de l’offshore. Alioune Gueye, directeur général de Petrosen Holding, y voit l’occasion de faire émerger un « champion énergétique régional ».
Ces ambitions soulèvent cependant des questions légitimes sur les capacités techniques et financières de Petrosen. Passer des discours à l’action exigera des investissements massifs, une montée en compétence des ressources humaines et une gouvernance renforcée pour éviter les écueils observés ailleurs sur le continent (Nigeria, Angola, Ghana).
Le Sénégal se trouve ainsi à un carrefour stratégique. D’un côté, il doit maintenir un cadre attractif pour les majors afin d’accélérer le développement de gisements supplémentaires (Yakaar-Teranga notamment). De l’autre, il doit affirmer sa souveraineté pour que les hydrocarbures servent prioritairement au financement des infrastructures, à la diversification économique et à la lutte contre la pauvreté.
La formule gagnante existe-t-elle ? Elle passera probablement par un équilibre subtil : une fiscalité compétitive mais juste, un contenu local ambitieux mais réaliste, et une transparence accrue dans la gestion des revenus. En attendant, le chronomètre tourne. Chaque année de production sans optimisation maximale représente des milliards de dollars de manque à gagner pour un pays qui, rappelons-le, figure parmi les économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest.
Le Sénégal a les ressources. Reste à trouver le modèle qui transformera cette richesse en prospérité durable pour ses 18 millions d’habitants.


