L’élimination présumée du Guide suprême iranien Ali Khamenei dans une opération conjointe américano-israélienne a propulsé les marchés énergétiques mondiaux dans une phase de turbulence extrême. Cet événement, survenu fin février, met en lumière la vulnérabilité persistante des corridors énergétiques stratégiques, en particulier autour du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 à 23 % du pétrole et une part significative du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial.
Le détroit d’Ormuz reste le point de passage le plus critique de la planète énergétique. Chaque jour, entre 21 et 22 millions de barils de pétrole et environ 291 millions de mètres cubes de GNL y circulent, représentant une part vitale des approvisionnements en direction de l’Asie, de l’Europe et d’autres régions. Toute perturbation prolongée dans cette zone étroite – large de seulement 54 kilomètres à son point le plus large et se rétrécissant à 2,4 kilomètres dans les chenaux de navigation – entraîne des conséquences immédiates sur les prix et les chaînes d’approvisionnement. Les scénarios de fermeture, même partielle, obligent les transporteurs à contourner par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets de 10 à 35 jours selon l’origine et augmentant considérablement les coûts en carburant et en assurance.
L’Iran, quatrième réserve mondiale de pétrole avec 158,4 milliards de barils et deuxième pour le gaz naturel avec 34 trillions de mètres cubes, voit sa production déjà affectée par des années de sanctions internationales. Avant 2018, le pays extrayait environ 3,8 millions de barils par jour ; les niveaux actuels oscillent entre 2,5 et 3,2 millions. Une instabilité politique prolongée, exacerbée par une transition de pouvoir incertaine via l’Assemblée des experts, risque d’aggraver la sous-investissement chronique et d’entraîner un déclin technique supérieur au taux naturel de déplétion des réservoirs. Le champ South Pars/North Dome, partagé avec le Qatar et le plus grand gisement de gaz au monde avec 24 trillions de mètres cubes, illustre à la fois le potentiel et la fragilité de la région.
Les répercussions dépassent largement les frontières iraniennes. Le Qatar, leader mondial du GNL avec une production de 77 à 82,6 millions de tonnes par an, dépend indirectement de la stabilité du détroit pour ses exportations. Les Émirats arabes unis, via le port de Fujairah et l’expansion de leur production gazière, ainsi que l’Arabie saoudite avec ses infrastructures de redirection vers la mer Rouge (complexe de Yanbu), cherchent à diversifier les itinéraires. Pourtant, ces alternatives restent limitées face à une crise systémique.
Les pays importateurs subissent de plein fouet ces tensions. La Turquie, qui importe 18,6 millions de mètres cubes par jour de gaz iranien, pourrait voir ses besoins en GNL grimper à 5,3 millions de tonnes annuelles en cas de coupure. L’Égypte, avec une consommation quotidienne de 175 à 185 millions de mètres cubes et une production domestique issue du champ de Zohr, reste exposée. La Chine, principal acheteur du brut iranien, pourrait activer des clauses de ses contrats à long terme ou se tourner vers d’autres fournisseurs, accentuant la pression sur les marchés spot.
Les analystes énergétiques soulignent la résilience relative des marchés grâce aux réserves stratégiques coordonnées par l’Agence internationale de l’énergie (1,5 milliard de barils), à la production de schiste américain et à l’essor du GNL mondial. Cependant, un scénario impliquant des arrêts simultanés de plusieurs installations dépasserait les précédents historiques – embargo de 1973, révolution iranienne de 1979, guerre du Golfe de 1990 ou attaques de 2019 en Arabie saoudite – en intensité et en durée.
Sur le plan géopolitique, cette crise accélère la reconfiguration des alliances énergétiques. L’Europe poursuit sa diversification loin du gaz russe, l’Amérique du Nord consolide son rôle d’exportateur net, tandis que les producteurs du Moyen-Orient réévaluent leurs partenariats. À plus long terme, les perturbations favorisent les investissements dans les renouvelables, les batteries, l’hydrogène et le nucléaire, ainsi que dans des technologies comme les terminaux flottants de GNL pour renforcer la résilience.
Les acteurs des marchés de matières premières sont appelés à adopter une gestion des risques sophistiquée, équilibrant couverture proactive et coûts d’une surprotection. Les indicateurs à surveiller incluent les primes d’assurance (pouvant grimper de 0,5 à 8 %), la volatilité des options, la structure des courbes de prix futures et le suivi satellitaire des mouvements de tankers.
Alors que les successeurs potentiels à Khamenei émergent et que les tensions régionales persistent, le corridor énergétique stratégique du Golfe persique demeure le baromètre le plus fiable de la stabilité mondiale. Les mois à venir diront si cette crise marque un tournant vers une transition énergétique accélérée ou si elle prolonge une ère de volatilité géopolitique durable pour les approvisionnements mondiaux en énergie.


