Depuis le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz est à l’arrêt.
Le passage maritime le plus stratégique du monde, 33 kilomètres de large, 20% du pétrole mondial, 20% du gaz naturel liquéfié échangé sur la planète, ne laisse plus passer un seul navire. Plus de 150 pétroliers sont à l’ancre. Les assureurs ont retiré leur couverture. Les compagnies Maersk et Hapag-Lloyd ont suspendu tous leurs transits. Le Brent a bondi de plus de 12% en quelques jours. Le gaz naturel européen a flambé de 60%.
Je ne suis ni analyste géopolitique, ni commentateur militaire. Je suis un entrepreneur pétrolier Ivoirien. Et c’est précisément depuis cette position, celle de quelqu’un qui vit au quotidien les réalités opérationnelles du secteur des hydrocarbures en Afrique , que je souhaite partager une lecture de cette crise.
Une lecture pragmatique. Une lecture Africaine.
Ce que le détroit d’Ormuz révèle
Ce qui se joue aujourd’hui au large d’Oman n’est pas simplement un épisode de tension géopolitique. C’est la démonstration en temps réel de la fragilité des chaînes d’approvisionnement énergétiques mondiales.
Un seul point de passage, un seul verrou maritime, et c’est l’ensemble de l’architecture pétrolière et gazière globale qui vacille. Les prix s’envolent. Les raffineries tournent au ralenti. Les économies importatrices tremblent.
La Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud , qui absorbent à eux seuls près de 70% du brut transitant par Ormuz , se retrouvent en situation de vulnérabilité immédiate. L’Europe, qui dépend de ce corridor pour 30% de son kérosène et une part significative de son GNL, voit ses prix de l’énergie repartir à la hausse en plein hiver.
Le message est clair : la dépendance à un seul corridor, à un seul fournisseur, à un seul maillon de la chaîne, est un risque systémique.
Et ce message nous concerne directement, nous, AFRICAINS.
L’Afrique dans l’équation : un paradoxe insoutenable
Notre continent est riche en hydrocarbures. Le Nigeria, l’Angola, la Libye, l’Algérie, le Mozambique, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la liste de nos pays producteurs s’allonge chaque année. De nouvelles découvertes majeures sont annoncées régulièrement, comme celle récente au large de nos côtes, estimée à 1,4 milliard de barils équivalent pétrole.
Et pourtant, nous restons, pour l’essentiel, des exportateurs de matières brutes et des importateurs de produits raffinés.
Nous exportons du brut. Nous réimportons du carburant, du kérosène, du bitume. Et entre les deux, il y a un océan de dépendance , fait de raffineries situées ailleurs, de capacités de transformation que nous n’avons pas développées chez nous, de compétences que nous n’avons pas suffisamment formées localement.
Quand le détroit d’Ormuz se ferme, ce n’est pas uniquement le pétrole du Golfe qui est bloqué. C’est l’ensemble de la logistique mondiale qui se réorganise, les routes alternatives qui se surchargent, les coûts qui explosent à chaque maillon. Et au bout de cette chaîne, nos stations-service, nos centrales électriques, nos industries, nos ménages.
C’est un paradoxe que nous ne pouvons plus nous permettre.
La leçon Dangote
Il y a un homme qui a compris cela avant tout le monde.
Quand Aliko Dangote a annoncé la construction de la plus grande raffinerie d’Afrique à Lekki, au Nigeria, les sceptiques étaient nombreux. Trop ambitieux. Trop complexe. Trop risqué pour le continent.
Aujourd’hui, alors que les chaînes d’approvisionnement mondiales sont en tension, cette raffinerie tourne. Le Nigeria raffine son propre pétrole. Des produits pétroliers qui, hier encore, devaient faire le tour du monde avant de revenir sur le continent africain sont désormais transformés sur place.
C’est la souveraineté en acte.
Ce que Dangote a démontré, ce n’est pas simplement qu’un Africain pouvait bâtir une infrastructure de classe mondiale. C’est que la transformation locale de nos ressources n’est pas un luxe idéologique. C’est une infrastructure de résilience économique.
Chaque baril raffiné en Afrique est un baril qui ne dépend plus d’un détroit à 8 000 kilomètres de nos côtes.
Le contenu local : de la réglementation à la résilience
Depuis plusieurs années, je porte, avec le GESPETROGAZ-CI et nos entreprises membres, un message simple mais exigeant : le contenu local ne doit pas seulement exister. Il doit être crédible, structuré et certifié.
La Côte d’Ivoire a posé un cadre législatif solide avec la loi sur le contenu local de 2022 et ses décrets d’application en 2023. Ce dispositif permet de mieux encadrer la participation des entreprises nationales dans les activités pétrolières et d’encourager leur intégration progressive dans la chaîne de valeur. C’est une avancée majeure pour notre pays.
Mais la loi seule ne suffit pas.
Le véritable enjeu est de construire une filière nationale forte, composée d’entreprises capables d’opérer aux standards internationaux, de compétences formées localement et d’un écosystème structuré permettant aux acteurs ivoiriens de prendre toute leur place dans l’industrie.
C’est dans cet esprit que le GESPETROGAZ-CI poursuit son travail de dialogue avec les autorités publiques, les compagnies internationales et les institutions de formation, afin de faire du contenu local un véritable levier de développement industriel et de création de valeur pour la Côte d’Ivoire. Mais plus que la Côte d’Ivoire, il faut une réelle intégration Africaine, une connection entre NOUS, une coopération entre NOUS, une réelle préférence Africaine.
Le contenu local, dans sa version la plus aboutie, c’est exactement ce que la crise d’Ormuz met en lumière : la capacité d’un pays, d’un écosystème, d’un continent à fonctionner même quand le reste du monde est en turbulence.
Ce n’est pas du protectionnisme, Ce n’est pas du panafricanisme exacerbé C’est de la gestion du risque.
Ce que cette crise doit changer dans notre approche
Je ne prétends pas que l’Afrique puisse se couper du marché mondial de l’énergie. Ce serait naïf. Nous sommes, et nous resterons, intégrés dans les flux globaux. C’est d’ailleurs notre intérêt.
Mais cette crise doit accélérer trois chantiers essentiels.
Premièrement, le raffinage et la transformation locale. Chaque pays producteur doit se doter de capacités de transformation à la mesure de ses ambitions. La Politique Intégrée des Ressources Minérales et de l’Énergie (PIRME), portée par le Ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Monsieur Mamadou SANGAFOWA-COULIBALY, va dans ce sens : articuler le développement de nos ressources pour en faire un véritable levier d’industrialisation et de création de valeur locale.
Deuxièmement, la structuration financière du secteur. Nos entreprises locales doivent pouvoir accéder à des financements à la hauteur des projets. Les banques doivent apprendre à connaître notre industrie. Les fonds de garantie, les mécanismes de financement structurés, les partenariats avec des institutions comme Africa Energy Investment Corporation (AEICORP) ou la Banque Africaine de l’Energie doivent se multiplier.
Troisièmement, la montée en compétences. Former des ingénieurs, des techniciens, des managers capables d’opérer à tous les niveaux de la chaîne de valeur pétrolière et gazière. Pas dans dix ans. Maintenant. Parce que chaque compétence formée localement est une dépendance en moins.
Un signal, pas une fatalité
Le détroit d’Ormuz se rouvrira. Les marchés se stabiliseront. Les pétroliers reprendront leur route.
Mais le signal, lui, restera.
Il nous dit que la souveraineté énergétique n’est pas un discours de tribune. C’est une réalité industrielle, technique, financière, humaine. Elle se construit projet par projet, certification par certification, partenariat par partenariat.
C’est ce que nous faisons, chaque jour, avec les entreprises du GESPETROGAZ-CI. C’est ce que font des industriels visionnaires comme Dangote à l’échelle du continent. C’est ce que porte la Côte d’Ivoire à travers son cadre législatif et sa vision pour le secteur et c’est ce que doit porter l’Afrique en s’intégrant.
La crise d’Ormuz n’est pas notre crise.
Mais elle doit devenir notre déclic.
Par Kamel Koné, Président du GESPETROGAZ-CI, Cofondateur & DGA d’HYDRODRILL SA


