Le continent africain détient 30 % des réserves mondiales de minerais critiques, mais n’en capte que 10 % de la valeur générée. Alors que la demande mondiale va quintupler d’ici à 2035, les pays africains disposent pour la première fois d’un réel levier de négociation. Pourtant, les accords conclus sous la contrainte, l’absence de stratégie collective et un déficit d’investissement de 225 milliards de dollars hypothèquent cette opportunité historique.
Le monde ne manque pas de minerais critiques, mais de minerais transformés. Cette distinction, en apparence technique, est au cœur de la relation économique que l’Afrique entretient avec ses propres ressources. Le continent concentre 30 % des réserves mondiales de ces matières premières indispensables à la transition énergétique, mais sa part de la valeur totale générée par ces minerais n’atteint que 10 %, selon les chiffres du Forum économique mondial publiés en avril 2026. Pire encore, la valeur économique totale des technologies vertes rendues possibles par ces minerais échappe quasiment au continent, qui en capte moins de 1 %. L’Afrique extrait les matériaux qui alimentent les batteries des véhicules électriques, les panneaux solaires et les éoliennes, puis regarde les profits s’accumuler ailleurs.
Cette situation n’a rien de nouveau. Ce qui change en revanche, c’est la configuration du marché mondial. La demande de minerais critiques devrait être multipliée par cinq d’ici à 2035. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudra investir de 500 à 600 milliards de dollars dans le seul secteur minier d’ici à 2040. Un déficit d’approvisionnement potentiel de 30 % pour le cuivre est attendu dès 2035, tandis qu’une pénurie de lithium se profile tout au long des années 2030. Le monde a donc besoin de ce que l’Afrique possède, à une échelle et avec une urgence qui confèrent aux pays producteurs un pouvoir de négociation authentique, peut-être pour la première fois depuis les indépendances.
Un levier historique, mais une emprise extérieure renforcée
L’occasion est réelle, mais l’usage qui en est fait interroge. La République démocratique du Congo, qui détient à elle seule 70 % des réserves mondiales de cobalt, souligne les contradictions d’une négociation menée sous la contrainte. En février 2025, alors que les rebelles du M23 occupaient Goma et Bukavu, le président Félix Tshisekedi a proposé au président américain Donald Trump un accès aux minerais stratégiques congolais en échange d’une assistance sécuritaire. Les accords de Washington, conclus en juin et officiellement signés en décembre 2025, ont scellé ce marchandage.
Les États-Unis ont obtenu un accès facilité et stable à long terme aux concessions minières congolaises, assorti de droits prioritaires sur les futurs gisements non concédés. En contrepartie, la RDC s’est engagée à offrir des conditions fiscales préférentielles, des réformes réglementaires et un accès privilégié aux entreprises américaines. Les engagements sécuritaires de Washington sont, eux, pour le moins vagues. En mars 2026, les États-Unis imposaient des sanctions au Rwanda pour violation de la paix qu’ils avaient eux‑mêmes négociée. La RDC a obtenu une trêve fragile ; les États-Unis ont sécurisé les minerais. En janvier 2026, un groupe d’avocats congolais a déposé un recours constitutionnel contre cet accord, estimant qu’un pays ne peut brader son héritage géologique sous la contrainte militaire.
Ce cas n’est pas une aberration, mais le symptôme d’une constante. Les gouvernements africains négocient presque toujours au pire moment : sous pression militaire, en pleine crise budgétaire ou en situation de surendettement. Les termes de chaque accord reflètent les conditions du moment. La RDC ne s’est pas rendue à Washington parce qu’elle voulait offrir un accès privilégié à ses richesses, mais parce qu’elle avait épuisé toutes les autres options. Ce n’est pas de la négociation souveraine, mais de la « détresse organisée », pour reprendre l’expression de l’analyse publiée par CNBC Africa.
Des puissances extérieures aux agendas contradictoires
Chacune des grandes puissances avance ses propres arguments. Les États-Unis mettent en avant la transparence et l’État de droit. La Chine propose des infrastructures sans conditions. L’Union européenne vante la durabilité et l’intégration des chaînes de valeur. Les pays du Golfe offrent des capitaux patients. Aucun de ces discours n’est mensonger, mais tous poursuivent un même objectif : sécuriser leurs approvisionnements tout en offrant aux gouvernements africains juste ce qu’il faut pour obtenir leur adhésion.
Les chiffres donnent la mesure de ce déséquilibre. Les perspectives énergétiques mondiales 2025 de l’AIE montrent que la Chine détient une part de marché moyenne de 70 % dans 19 des 20 principaux minerais stratégiques, au stade du raffinage. La valeur du marché minier africain devrait croître de 65 % d’ici à 2030, mais la part de la Chine dans la valeur de raffinage atteindra près de 50 % à la même époque. La multiplication de valeur qui accompagne la transformation est édifiante : le cobalt, qui vaut 5,8 dollars le kilo à l’extraction, en vaut 16,2 après raffinage. Cette plus-value continue d’être captée hors du continent.
L’usine de sulfate de lithium de Huayou Cobalt, d’un montant de 400 millions de dollars, implantée sur la mine Arcadia au Zimbabwe, a démarré sa production au premier trimestre 2026. Il s’agit de la première installation de ce type en Afrique. Elle appartient à une entreprise chinoise, intégrée aux chaînes d’approvisionnement chinoises, et produit des matériaux de qualité batterie pour les fabricants chinois et sud-coréens. L’interdiction d’exporter du lithium brut décrétée par le Zimbabwe a forcé l’implantation d’une unité de transformation locale. La Chine l’a construite, et la valeur suit le transformateur.
L’Union européenne présente une contradiction d’une autre nature. Son règlement sur les matières premières critiques vise à transformer 40 % des besoins européens sur son propre sol d’ici à 2030. Lors du sommet UA-UE de Luanda en novembre 2025, l’Europe a formellement promis un soutien au raffinage local et régional en Afrique. Les deux positions sont sincères, mais structurellement incompatibles : l’UE ne peut pas transformer 40 % de ses besoins chez elle et soutenir simultanément un développement du raffinage africain à l’échelle requise par les économies du continent. Les participations modestes, rarement à deux chiffres, détenues par les entreprises cotées en Bourse dans les opérations minières africaines en disent long sur l’écart entre les déclarations et les engagements réels.
Des signes timides de changement et un défi colossal
Tout n’est cependant pas figé. Le comportement africain évolue, lentement mais sûrement. Au moins treize pays africains ont adopté des restrictions à l’exportation de minerais depuis 2023. La Zambie applique des quotas d’approvisionnement local de 20 à 40 %. La RDC impose des cessions de participation. En février 2026, l’Union africaine a adopté un cadre continental d’augmentation de la valeur ajoutée des minerais critiques. Ces mesures ne relèvent pas d’un nationalisme des ressources. Elles constituent les premiers instruments d’un levier structurel : il s’agit d’inscrire les exigences de transformation locale dans les conditions d’accès aux gisements avant l’octroi des licences, plutôt que de les négocier a posteriori, une fois que les capitaux sont déjà dans le sol et que le rapport de force s’est inversé.
Mais l’obstacle majeur, le frein structurel qui rend tout le reste plus difficile, c’est le financement. La CNUCED a confirmé un déficit d’investissement de 225 milliards de dollars dans la transformation des minerais critiques dans les pays du Sud, principalement concentré sur les activités aval, là où se crée la véritable valeur ajoutée. Ce déficit n’est pas comblé par des accords bilatéraux conclus avec des gouvernements isolés agissant sous la contrainte. Il appelle une architecture de financement multilatérale d’une ampleur qu’aucun des dispositifs existants — le Global Gateway européen, la Development Finance Corporation américaine, les fonds souverains du Golfe ou les prêts chinois des nouvelles routes de la soie — n’a encore délivrée dans les volumes requis ni à des conditions qui construisent une capacité industrielle africaine réelle plutôt que des chaînes d’approvisionnement extérieures.
La fenêtre ouverte par la conjoncture actuelle ne restera pas ouverte indéfiniment. La demande est historiquement sans précédent. Les États-Unis et la Chine se font concurrence pour accéder aux ressources. Les alternatives d’approvisionnement sont structurellement contraintes. Les gouvernements africains disposent d’un levier sans précédent depuis les indépendances. Mais les fenêtres des matières premières se referment, et quand elles se ferment, les conditions déjà verrouillées sont celles qui prévaudront pour toute une génération.
L’Afrique n’a pas un problème de minerais. C’est le monde qui en manque. Cette asymétrie constitue la position de négociation la plus puissante qu’ait détenue le continent depuis des décennies. La question n’est pas de savoir si le levier existe, mais s’il sera utilisé avant que le monde ne trouve un moyen de le contourner. La réponse, à ce stade, n’est pas encore à la hauteur de l’enjeu.
Mapathé SOW, Specialist Oil, Gas, Energy & Mining / Founder – OR NOIR AFRICA
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